25-02-2015

Une économie ouverte depuis le XIXe siècle

Cet article a été publié dans le premier numéro des « Cahiers de la Banque de Luxembourg ». Avec cette nouvelle publication, nous souhaitons inviter nos lecteurs à prendre du recul sur des sujets d'intérêt général autour d'une thématique unique. La première édition traite du Luxembourg avec pour ambition de porter un regard nouveau sur le pays, le plus souvent réduit à sa seule place financière. L'analyse est signée Michel Pauly, professeur d'histoire à l'Université du Luxembourg. Les autres articles seront diffusés sur www.banquedeluxembourgnews.com à un rythme hebdomadaire.

Après le succès de la foire internationale dite "Schueberfouer", créée en 1340 par le comte Jean l'Aveugle, l'économie luxembourgeoise ne s'ouvrit véritablement au commerce transfrontière qu'au XIXe siècle grâce à son adhésion au Zollverein. Cette ouverture du petit marché intérieur sur des ensembles commerciaux et monétaires plus vastes devint la clé du succès économique et conduisit, au XXe siècle, à une adhésion enthousiaste au processus d'unification européenne.

Le 20 octobre 1340, Jean dit "l'Aveugle", comte de Luxembourg et roi de Bohême, octroya à la ville de Luxembourg une charte instituant une foire annuelle qui devait commencer le 23 août et durer huit jours. Pour y attirer des marchands étrangers, il leur accorda l'exemption de tous les droits de douane, accises et impôts personnels, à l'exception du conduit – une taxe garantissant la sécurité des routes par terre et par eau –, et il les prit sous sa protection spéciale durant les huit jours précédant, durant et suivant la foire, promettant le remboursement de tout dommage qui leur arriverait malgré tout. Il est évident que, grâce à ces privilèges, le prince espérait attirer assez de commerçants forains pour que l'augmentation des recettes du conduit compensât la réduction des autres taxes.

Unions monétaires

S'il est vrai qu'aucun livre de compte ne nous dit si ce calcul se révéla exact, le fait est que la foire fut un grand succès, à tel point qu'elle a toujours lieu, de nos jours, sous forme de la "Schueberfouer". La date de la foire était bien choisie, aussi, puisqu'elle se situait entre celles de Metz et de Trèves et entre les grandes foires d'Anvers et de Nicolas-de-Port, de sorte que les commerçants fréquentant celles-là purent encore se ravitailler ou revendre leurs marchandises à Luxembourg en allant d'Anvers à Saint-Nicolas, en Lorraine. Il semble assez clair que des bourgeois bien renseignés ont dû conseiller le prince établissant la charte en question. La charte de 1340 fut, d'ailleurs, rapidement suivie d'unions monétaires avec l'archevêque de Trèves, son propre oncle Baudouin, avec l'évêque de Liège et avec le comte de Bar, créant, pour ainsi dire, un euro avant la lettre, ainsi qu'un traité avec une ribambelle de seigneurs visant à assurer la sécurité des voies terrestres et fluviales entre l'Alsace et le Brabant.

Les aléas de la nature

Si certains ont vu dans la politique financière de Jean l'Aveugle une préfiguration des compétences luxembourgeoises qui firent du pays un centre bancaire et financier de renommée mondiale, on pourrait voir aussi dans la foire de Luxembourg un prélude à son ouverture commerciale. Mais tel n'était pas le cas, car le Luxembourg était plutôt à l'écart, tant des voies de communication importantes que des grands centres de production que constituaient, au Moyen Âge, la Flandre et le Brabant, d'un côté, l'Allemagne du Sud et l'Italie du Nord, de l'autre. Le Duché était largement couvert des forêts ardennaises, aux vallées profondes et aux terres peu fertiles, de sorte que la vie et l'économie urbaines y restaient plutôt réduites. Seules les plaines vallonnées du Sud-Est assuraient un approvisionnement agricole permettant la croissance d'une ville comme Luxembourg, qui comptait peut-être sept mille cinq cents habitants au début du XVe siècle. Jusqu'au XVIIIe siècle inclus, le Luxembourg resta un pays pauvre, victime des aléas de la nature, subissant des années de famine et des épidémies récurrentes ; les autres provinces des Pays-Bas autrichiens, dont le Duché fit partie, n'étant guère enclines à venir suppléer aux manques de vivres, car elles subissaient toutes plus ou moins le même sort et les mêmes charges fiscales. En 1795, le Duché fut conquis par les troupes révolutionnaires et englobé dans la République française, puis l'Empire napoléonien. Il n'y était plus question ni d'autonomie politique ni de développement économique propre.

Zollverein

L'ouverture économique n'est donc que le fruit du XIXe siècle. Lorsque Guillaume Ier, roi des Pays-Bas et Grand-Duc de Luxembourg, négocia, dans les années 1830, l'adhésion du Luxembourg à l'union douanière allemande dirigée par la Prusse, le Zollverein, pour détacher le Grand-Duché de ses liens avec la Belgique, les notables luxembourgeois étaient partagés. Guillaume II, sous la pression de la Prusse, signa malgré tout le traité et il faut dire, en rétrospective, que cette adhésion au grand marché allemand explique sans doute pourquoi le Grand-Duché de Luxembourg a pu survivre malgré la convoitise territoriale de ses voisins et en dépit d'une économie très arriérée.

En 1870, 60 % de la population active travaillait encore dans l'agriculture. Outre le Zollverein, il faut, bien sûr, évoquer l'ouverture, en 1859, du chemin de fer, construit avec des capitaux français, comme autre moment fort expliquant la réussite économique d'un pays dépendant largement de ses relations commerciales avec les pays voisins.

Mines de fer

C'est le Zollverein, qui fournit au Luxembourg le charbon et le coke dont il avait besoin pour exploiter ses mines de fer récemment découvertes, mais aussi des capitaux pour investir et une main-d'œuvre qualifiée pour faire tourner l'industrie sidérurgique naissante. La main-d'oeuvre non qualifiée, en revanche, fut, dès les années 1870, recrutée parmi des migrants d'origine italienne. D'autre part, le Zollverein, qui fut en même temps une union monétaire, apporta au Luxembourg un marché pour y écouler sa production : cuir, faïence, textile, papier, bière, tabac... et, depuis le dernier tiers du siècle, fonte et acier. Près de la moitié de la fonte est acheminée vers des usines de transformation en Allemagne. En 1913, 70 % des exportations allaient vers le Reich allemand, d'où provenaient 90 % des importations. Des cinq groupes qui se partageaient, à la veille de la Première Guerre mondiale, les quarante-six hauts-fourneaux, vingt convertisseurs et sept forges, produisant 2,5 millions de tonnes de fonte et 1,4 million de tonnes d'acier, un seul était aux mains de capitaux luxembourgeois et trois appartenaient à des capitaux allemands.

La Belgique par défaut

Si la Première Guerre mondiale n'a pas trop nui à l'industrie sidérurgique luxembourgeoise, qui continuait à fournir son acier aux marchands de canons allemands, la crise fut brutale lorsque le gouvernement dut dénoncer le Zollverein, fin 1918. Il était logique que le gouvernement choisisse un autre partenaire commercial. Bien que sollicitée par référendum, la France se désista et força le gouvernement à négocier avec la Belgique, l'Union économique belgo-luxembourgeoise (UEBL), qui fut également une union douanière et monétaire, obligeant, surtout, la sidérurgie à se réorienter complètement. Émile Mayrisch, patron de l'Arbed, lança, en 1926, l'Entente internationale de l'acier pour essayer d'éviter une guerre sidérurgique entre la France et l'Allemagne. Malgré certaines difficultés de démarrage, l'UEBL, à partir de 1935, fut un succès, le Luxembourg pouvant plus facilement se faire entendre auprès de la Belgique que jadis face à la Prusse, et les deux monnaies avaient cours légal paritaire dans les deux pays jusqu'à l'introduction de l'euro. Dorénavant, la Belgique négocia au nom des deux pays tout traité commercial avec un pays tiers.

Siège de la CECA

La participation du Luxembourg au processus d'intégration européenne auquel appela, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le ministre des Affaires étrangères français, Robert Schuman, né à Luxembourg, ne fit pas l'objet de débats publics ni d'affrontements entre partis politiques. Vu l'importance économique de sa sidérurgie, dont la production dépassait celles de l'Italie et des Pays-Bas, il fallait que le Luxembourg fasse partie de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA). Il fut l'un des principaux bénéficiaires du processus de globalisation débutant. En 1952, la capitale devint provisoirement le premier siège de la Haute Autorité. Même si Joseph Bech, le ministre des Affaires étrangères luxembourgeois, se méfiait du transfert de trop de droits souverains à une instance supranationale et craignait qu'une trop grande liberté de circulation ne submerge le Luxembourg d'ouvriers migrants italiens, les Traités de Rome de 1957 furent ratifiés à la quasi-unanimité. Il en fut de même de pratiquement tous les traités et directives qui suivirent. Lors des négociations, les diplomates luxembourgeois adoptent régulièrement une attitude prudente correspondant au poids limité du pays vu sa surface et sa population. Plutôt que de mettre en péril le consensus des autres États membres au profit des intérêts luxembourgeois, ils sollicitent des régimes de dérogation sur des questions vitales.

Frilosités superflues

En matière de liberté de circulation, le Luxembourg fut toujours autorisé à ouvrir ses frontières plus tard, eu égard à l'étroitesse de son marché du travail. Mais à chaque fois, il dut constater que ses frilosités avaient été superflues et renonça, avant terme, aux restrictions. Le Luxembourg a tiré et tire des avantages évidents de sa participation à la CECA, à la CEE et à l'UE : notamment, une période de paix de plus de soixante ans, un marché commun sans droits de douane, une liberté totale de circulation et de séjour, des aides substantielles du Fonds social européen lors de la reconversion de la sidérurgie et de nombreux emplois dus à la présence des institutions de l'UE. La transposition rapide des directives européennes et l'absence, au début, d'un cadre légal trop restrictif expliquent en partie l'essor et l'adaptation rapides de la place financière aux nouvelles donnes internationales. Sa naissance, due, au courant des années 1970, à des difficultés du marché des capitaux dans d'autres centres bancaires européens et américain, vint opportunément compenser la crise sidérurgique de 1975. Aujourd'hui, le secteur financier, y compris toutes les activités de services aux entreprises, constitue le lien par excellence du Luxembourg avec l'économie globalisée. Si son monolithisme constitue un danger semblable à celui du monolithisme sidérurgique d'antan, le pays met en œuvre une stratégie de diversification.

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